Retours de spectateurs

de Rodrigo Garcia / Carniceria teatro

D’entrée, Núria Lloansi accuse ; la société occidentale contemporaine se retrouve performée et ouvertement critiquée. On se moque du public et il rit, crispé. On lui montre ce qu’il ne veut pas voir, on lui dit ce qu’il ne veut pas entendre, on l’ennuie dans tous les sens du terme.
Si l’absurde et l’apparente cruauté sont la signature de Garcia, c’est bien pour sceller l’image et les mots dans l’esprit de chacun. Alors que le public doit se faire violence pour garder les yeux ouverts (les amis des animaux et phobiques en tous genres comprendront mon propos), l’oeuvre refuse la mièvrerie et le schéma classique du théâtre militant, et au final, on est plus déboussolé que choqué. 
Dehors, des catholiques intégristes tambourinent. Ce sont les mêmes que ceux qui voudraient faire censurer “Sur le concept du fils de Dieu”, de Roméo Castellucci (Societas Rafaello Sanzio, 2011) - ils pensent que les deux travaux malmènent l’image du Christ.
Ils n’ont pas vu la pièce mais ils continuent de crier et de s’insurger contre l’art blasphématoire. Ils ne se rendent pas compte que ce n’est pas l’image du messie qui est rudoyée, mais celle de la société toute entière. Un miroir absurde et sans concessions, d’un monde que nous avons nous-mêmes façonné.
“Lo habeis hecho vosotros.”
Lucile

d'Aurélien Bory / Cie 111 au festival Circa à Auch

La pluie tombe sur la toile du chapiteau, des ombres se glissent sous la toile de sa réplique sur scène, la musique commence… Lundi soir à Auch, je suis revenue brusquement au pays de mon enfance, dans cette ambiance désuète, triste, fanée de la fin de la fête foraine. Les gens sont partis, il reste les baraques, les guirlandes qui ne savent pas encore si on les a éteintes ou pas, et les quelques traînards qui ne se résolvent pas à s’en tenir là. Ces gens qui jouent ce soir avec la toile, sont-ils des techniciens venus la démonter et qui profitent un peu de ce moment de libre pour danser ? sont-ils des pauvres gens qui n’ont pas profité de la fête, faute d’argent, et qui, sous couvert d’une nuit que l’on devine étylique, viennent s’encanailler en cachette ? Je ne sais pas mais je suis comme eux, je profite de ce que l’on ne me voit pas pour m’amuser un peu, j’ai le temps, rien ne presse, le spectacle a tout son temps. J’aime ce souvenir diffus qu’il évoque en moi, et puis ces images aussi, quand la toile remonte et se gonfle d’air, sorte de poulpe magnifique… 
Ida






de Pina Bausch / Tanztheater Wuppertal au théâtre de Nîmes 

La poésie au pays des horreurs et de la violence du monde, la nostalgie et le souvenir moelleux de notre enfance face à la violence des hommes et de l'histoire, le rire et l'humour, toujours très fins, qui prennent des gifles dans la face, comme cette scène une gifle un baiser... un monde sur le fil, qui bascule et se relève, des funambules, mais ils n'essaient pas de rester en équilibre, ils se jettent du haut des tours, ils sont déjà tombés de leur chaise, et puis la mécanique aussi, celle de l'industrie, celle de l'aliénation de l'homme, celle qui nous fait oublier qu'on est des hommes, et que l'amour est une clef. Car l'amour est bien là, partout, il se répand des acteurs sur scène aux spectateurs dans les gradins, comme une traînée de poudre, on a envie de pleurer, de rire et de s'embrasser, c'est aussi douloureux que léger,
bref
quelle beauté
Ida




Une arrivée au pas de course depuis Toulouse pour découvrir un plateau en fleurs. Une vingtaine de danseurs, que l’on reconnaît si on a vu le film « Pina » de Wim Wenders, tous présents, nous invitant dans leur monde. Nelken, sans cesse dans la construction et déconstruction d’images, de situations, de moments insolites, est rythmé par ce perpétuel mouvement de ce qui est donné à voir. Au-delà de la poésie esthétique qui s’en dégage, une délicate tendresse se fait entendre, au travers de situations enfantines, burlesques ou quotidiennes. 
Comment peut-on concevoir de tels moments ? Et surtout, aussi précisément encrés dans les émotions de chacun ? On sort de la salle émus, les pieds à 10 centimètres du sol, une bonne semaine est nécessaire pour atterrir !

Juliette


par le théâtre Permanent / Cie Gwenaël Morin

Des banderoles peintes à la bombe, des pancartes, du scotch, un parterre vert pomme, une table, encore des pancartes, le texte de la pièce, des comédiens. Gwenaël Morin questionne sans détours notre place de spectateur : nous devenons partie prenante de ce qui est en train de se jouer sur scène, sur les escaliers, juste devant nous, tout près…
La pièce devient presque un prétexte pour faire du théâtre, le montrer, le dresser, le transmettre. En jouant des codes et des habitudes, le théâtre permanent nous les révèlent et les transforment. On est tout particulièrement surpris des effets spontanés qui nous perturbent ou nous font sourire. Un classique revisité avec intelligence et rythme, du bric-à-brac, du système débrouille, la pièce est portée avant tout par les comédiens et par la justesse de ce qu’ils nous livrent. Du naturel, tout simplement !
Juliette